Juliane 89 ans: « Je suis toujours amoureuse »

Témoignages de sages : Allotrope donne la parole aux anciens | Textes, Podcasts et Photos

Un projet mené à Lewarde par l’autrice et podcasteuse Céline Balloy, le photographe Kalimba et d’autres artistes partenaires.

MAURICE : Allez-y entez ! On n’entend pas la sonnette ici. Vous avez bien fait d’appeler ! T’entends Juliane ? Madame, a sonné mais avec la télé, on n’entend pas.

JULIANE : Bonjour, allez-y, installez-vous. On va peut-être se mettre plutôt sur la table, vous serez mieux pour écrire. Un café ? Un verre d’eau ? On ne sait pas en quoi on peut vous aider, vous savez. Lewarde c’est toute notre vie ! Par quoi on commence ?

Photos @Kalimba


MAURICE : Allez-y entez ! On n’entend pas la sonnette ici. Vous avez bien fait d’appeler ! T’entends Juliane ? Madame, a sonné mais avec la télé, on n’entend pas.

JULIANE : Bonjour, allez-y, installez-vous. On va peut-être se mettre plutôt sur la table, vous serez mieux pour écrire. Un café ? Un verre d’eau ? On ne sait pas en quoi on peut vous aider, vous savez. Lewarde c’est toute notre vie ! Par quoi on commence ?

MAURICE : Je vais commencer. Je m’appelle Maurice, j’ai 90 ans, et je suis lewardois depuis toujours. Je suis né ici ! Je suis l’un des plus anciens du village. Avec André qui doit avoir un an de plus que moi. Regardez, je vous ai préparé ma photo de communion. J’avais 11 ans. Je suis peut-être le seul encore en vie sur ce cliché.

JULIANE : À mon tour. Je m’appelle Juliane, en souvenir de ma grand-mère qui s’appelait Julia. J’ai 89 ans, et je suis native de Férin. J’ai passé plus de temps à Lewarde qu’à Férin, pourtant, comme dit mon mari, je ne suis pas une vraie lewardoise. C’est lui qui m’a ramenée ici ! Tu te souviens quand on s’est rencontré ?

MAURICE : Je devais avoir une vingtaine d’année. Avec des copains, on était à vélo quand on a croisé une fille qui nous a parlé d’un bal à Férin. Elle est montée sur mon cadre de vélo et hop ! Nous voilà partis. Là-bas, il y avait un de mes collègues avec sa fille. À cette époque, je travaillais comme menuisier dans une entreprise de bâtiment à Douai. Et vous imaginez, si je n’avais pas invité à danser la fille de mon collègue ! Donc, par politesse, j’ai dansé avec Juliane. Elle m’a plu et on s’est revu.

JULIANE : Attention, jamais seuls ! A cette époque, il y avait toujours quelqu’un qui accompagnait les amoureux. C’était ma petite sœur qui nous surveillait !

MAURICE : Et moi je surveillais mes sœurs. C’était comme ça, dans le temps ! Nous étions 7 enfants à la maison : 4 garçons et 3 filles. Tous mes frères étaient mineurs comme mon père, on ne se posait pas de question. Pourtant, je me rappelle que mes trois frères aînés me disaient : « qu’est-ce tu vas foutre din l’fosse ? À mourir trop jeune ? » Et c’est comme ça que je suis devenu apprenti menuisier puis manœuvre chez Béghin. 

« Je me suis jurée que mes enfants feraient des études pour échapper à la vie que j’ai endurée »

JULIANE : Chez nous on était 8 enfants : 6 filles et 2 garçons. Quand je rentrais de l’école, je n’avais pas le droit de faire mes devoirs. Je devais faire toutes les tâches ménagères : je me rappelle des lessives dans la grande bassine de zinc les pieds dans l’eau avec ma sœur en train de frotter le linge sur la planche, et les betteraves à ramasser dans le froid ! Quelle époque difficile quand j’y pense. Comment on pouvait travailler si jeune et faire des tâches si lourdes ? Je me suis toujours jurée que si j’avais des enfants, ils feraient des études pour échapper à cette vie-là. La seule belle chose est arrivée quand j’avais 15 ans. Ma mère m’a autorisée à aller au cours de couture et c’est comme ça que j’ai pu habiller tous mes enfants, et même le géant de Lewarde ! 

MAURICE : Après notre rencontre, j’ai fait mon service militaire… 27 mois !

JULIANE : On s’écrivait tous les 2 jours ! Tu te souviens ? 

MAURICE : À mon retour, on s’est mariés à l’église de Lewarde et très vite on s’est installé dans cette maison, place des Vésignons, ça fait plus de 60 ans ! C’était une ancienne boulangerie.

JULIANE : Je vais allez chercher ma photo de mariage pour vous montrer. Regardez, j’ai mon petit chapeau blanc. C’était un mariage tout simple. Mes parents n’avaient pas pu l’organiser, ils attendaient mon frère qui devait rentrer de la guerre d’Algérie. Mais j’étais tellement heureuse ! Et je m’entendais bien avec mes beaux-parents. 

« Ce village, c’est mes racines ! »

MAURICE : Je me rappelle d’une époque où mes parents tenaient un des 5 cafés en face de la mine. Ma mère faisait chauffer de l’eau pour les mineurs qui ne voulaient pas se mettre nu devant tout le monde après le boulot. Le café n’existe plus mais les maisons sont toujours là, en face du musée. Ensuite mon père est devenu mineur, comme tout le monde, et on a habité une maison des mines. Ce village, vous comprenez, c’est mes racines !

JULIANE : Moi ce n’était pas mon village mais je m’y suis plu tout de suite. De toute façon, j’aimais tellement Maurice, que je l’aurais suivi partout ! Il était mes deux yeux. Mais qu’est-ce que je l’aimais ! Je l’aime encore ! Même après 66 ans de mariage, quand on se dispute, ça me fait de la peine… Et pourquoi tu racontes pas tes fredaines avec ton copain Gilbert ?

MAURICE : Gilbert c’était mon copain. Quand les petits de Masny venaient chercher des châtaignes, on les attrapait pour piquer leur butin. Quelle honte quand j’y pense… Heureusement que mes parents n’étaient pas au courant. Ils n’auraient pas aimé. Je vous serre un peu d’eau de Vichy ?

JULIANE : On a construit notre vie à Lewarde. Petit à petit je me suis impliquée dans la vie associative, le club des anciens. Et c’est ici qu’on a élevé nos 4 filles. Tu te souviens quand elles rentraient de l’école ?

MAURICE : Pas une ne voulait travailler sur son bureau !

JULIANE : On était tous installés sur la grande table de la salle à manger. Et pendant que je cousais, elles apprenaient leurs leçons. Et après une journée d’examen, je faisais des petits pains au chocolat. Ça sentait bon dans toute la maison.

MAURICE : Et ça rendait tout le monde heureux ! 

JULIANE : Oui, on a eu une bonne vie à Lewarde. 

MAURICE : Pour rien au monde on ne quitterait notre village.

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