« La place, c’était comme un village dans un village »

Témoignages de sages : Allotrope donne la parole aux anciens | Textes, Podcasts et Photos

Un projet mené à Lewarde par l’autrice et podcasteuse Céline Balloy, le photographe Kalimba et d’autres artistes partenaires.

Je m’appelle Elisabeth, j’ai 60 ans, je travaille dans un collège auprès d’élèves handicapés, et j’ai toujours habité Lewarde. 

Je suis issue d’une famille polonaise. Ma grand-mère Casimira est arrivée à Lewarde sans parler un seul mot de français, avec ma mère alors âgée de deux ans. Elle rejoignait son mari, ouvrier dans une ferme du village. En 1939, sentant le vent tourner, les polonais fuyaient la guerre. 

Photo @Kalimba

Ma grand-mère a élevé ses trois enfants ici, entre traditions polonaises et françaises. 

Tout devait être propre, bien rangé, la maison comme les enfants, bien habillés et bien coiffés. Et surtout, il ne fallait pas se faire remarquer. Même le jour de sa mort, quand elle a fait un malaise cardiaque, elle n’a osé déranger personne. Elle parlait un mélange de patois et de polonais. Alors quand son fils est devenu professeur des écoles, c’était sa fierté ! 

Ma grand-mère était un petit bout de femme mais avec un sacré caractère. Quand elle piquait une colère, même le chien en avait peur ! Moi je l’aimais beaucoup babcia, ça veut dire mamie en polonais. Elle était gentille. J’allais souvent la voir à la ferme rue de Raucourt. Quand j’étais malade, elle me préparait des gâteaux polonais. 

Moi j’ai grandi place des Vésignons. Quand mon père est rentré d’Algérie, mes parents se sont mariés en 1960 et ils ont acheté une maison, un ancien café sur la place. Au début ils n’avaient que deux pièces et petit à petit, ils ont agrandi la maison. Mon père était dans le bâtiment alors c’était facile ! 

« Tous les enfants se retrouvaient sur la place, 

on se connaissait tous »

On était beaucoup d’enfants à se retrouver sur la place. Essentiellement des filles. Une bonne dizaine ! On traversait la route et on passait nos journées à jouer toutes ensemble. Avec nos chaussures, on traçait sur le sol recouvert de cailloux rouges, des maisons et on apprenait à faire du vélo. 

Comme je dis toujours, c’était un village dans un village. Les enfants partaient tous ensemble à l’école, les plus grands emmenaient les plus jeunes et on suivait le cortège. Il y avait toujours une maman pour récupérer les enfants de tout le monde. On n’avait pas besoin de baby-sitter, il y avait beaucoup d’entre-aide entre les parents. On se refilait les vêtements trop petits de maison en maison. 

On avait interdiction d’aller dans le bois, mais bizarrement on pouvait jouer sur les chantiers des maisons en construction. Quand j’y repense, c’était assez dangereux. On marchait sur des poutres au-dessus de grands trous. Je crois que nos parents ne savaient pas qu’on jouait dans des gravats. 

Je garde un sentiment de liberté de cette époque. En revanche, à l’adolescence, habiter un village où tout le monde se connaissait ce n’était pas facile. Si j’avais un petit copain, mes parents le savaient tout de suite !

Encore aujourd’hui, je croise régulièrement des copines d’enfance : Aline, Frédérique, Lise. Quand je vais à l’école chercher mon petit-fils, je suis souvent en retard car je rencontre tout le temps une connaissance avec qui je discute cinq minutes. 

Mon histoire à Lewarde est assez récente finalement. Je suis issue d’une famille qui a fui son pays pour tout reconstruire. C’est pour cette raison que je suis sensible à l’immigration. Quand je repense à mes grands-parents et à ce qu’ils ont fait, je les admire beaucoup. Ça n’a pas dû être facile tous les jours. 

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