Témoignages de sages : Allotrope donne la parole aux anciens | Textes, Podcasts et Photos
Un projet mené à Lewarde par l’autrice et podcasteuse Céline Balloy, le photographe Kalimba et d’autres artistes partenaires.
Je m’appelle Joëlle, j’ai 72 ans et j’habite Lewarde depuis trois générations. J’ai fait toute ma carrière en tant qu’employée de maison dans une pharmacie de Douai et j’ai eu deux enfants.
J’ai beaucoup de souvenirs de mon grand-père qui habitait à la maison avec nous. Il était mineur de fond. À sa retraite à 55 ans, il s’est occupé de son jardin et de temps en temps il allait travailler à la Brasserie de Lewarde. Il était tonnelier. À la maison, c’est lui qui nous avait fabriqué la grande bassine en bois dans laquelle on se lavait avec ma sœur.
Photo @Kalimba
J’aimais bien aller au jardin rue de Roucourt avec mon grand-père. Après mes devoir, je l’accompagnais et on cueillait les haricots, les cornichons, on ramassait les pommes de terre et on en faisait cuire dans le champ. C’était bon ! Je me régalais. C’est grâce à lui que je jardine encore aujourd’hui. J’ai souvenir qu’on passait ensemble des moments privilégiés. On discutait beaucoup, plus qu’avec mes parents !
Il me parlait de la mine, quand il descendait dans la fosse. Il racontait qu’il emmenait tous les jours des mouchoirs en tissu écossais pour se protéger le visage. Il ne supportait pas de mettre le masque. Au final il est mort à 85 ans et il n’a pas eu la silicose.
« Ma mère posait sa chaise devant sa porte et on parlait »
À l’époque on n’avait pas la télé. On se réunissait le soir. Mon grand-père avait souvent des copains qui lui rendaient visite. Ils avaient tous des surnoms : Monsieur le Marquis ou Gueugueu… Et quand il leur servait à boire, ses amis laissaient une pièce sur la table. Je trouvais ça curieux étant gamine. Je me suis demandée si ce n’était pas une habitude qu’il avait gardée de l’époque où il tenait un café.
Les soirs d’été, on n’allait pas se coucher très tôt. Les chambres mansardées étaient des fournaises alors on profitait des soirées encore douces pour discuter sur le trottoir. Ma mère posait sa chaise devant sa porte en haut des marches, moi et mon père on était assis sur la pierre et les voisins s’installaient en face de nous avec leur « cayelle ». On restait là, à parler de tout et de rien, du jardin, de la couture, sans boire ni manger, juste pour le plaisir d’être ensemble.
Je n’ai pas eu la chance de faire des études. Quand ma grande sœur s’est mariée, ma mère a voulu que je travaille. La directrice de l’école ménagère était venue voir ma mère pour l’inciter à m’inscrire en hôtellerie mais elle a toujours refusé. Moi j’aurais aimé ! À la place, j’ai repris le travail de ma sœur et je suis devenue employée de maison. Je me suis toujours dit que je ne ferais jamais la même chose avec mes enfants. On a tout fait avec mon mari pour leur payer leurs études, quitte à travailler le samedi. Aujourd’hui, ils nous disent merci.
Photo @Kalimba
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