Témoignages de sages : Allotrope donne la parole aux anciens | Textes, Podcasts et Photos
Un projet mené à Lewarde par l’autrice et podcasteuse Céline Balloy, le photographe Kalimba et d’autres artistes partenaires.
Je m’appelle Jeanne-Marie, j’ai 87 ans et je suis née dans cette maison, dans la pièce à côté ! Je partageais mon temps entre mes parents et mes grands tantes Suzanne et Anaïse qui faisaient elles aussi de bonnes gaufres !
C’est ici que je faisais mes devoirs et encore aujourd’hui, j’écris à cette table. J’ai toujours écrit depuis que je suis petite. Dès que j’ai une idée, je prends mon cahier et c’est parti.
Photos @Kalimba
Le prochain texte sera sur Mme Branchu. Une veuve qui avait toutes sortes d’animaux et notamment un bouc qu’elle attelait à sa charrette. Je la vois encore aller au jardin pour chercher ses légumes, tirée par son bouc. Je garderai toujours cette image dans ma tête ! (ECOUTEZ LE SON)
Il y avait toute sorte de personnages un peu étranges à Lewarde. Comme Marie-Dominique, une femme chauve – c’était rare à l’époque – qui hurlait dans la rue. Elle me faisait très peur et on était quand même obligé de passer devant elle pour se déplacer dans le village.
Je l’ai connue Marie à Loques. Avec son mari, elle poussait une charrette et ramassait toutes sortes de cochonneries dans les rues : des loques, des peaux de lapin, des animaux morts. C’était une ancienne institutrice et je ne sais pas pourquoi, elle s’était mise à boire. Et des fois on la voyait étalée de tout son long dans le talus, les bras et les jambes à l’air, sans culotte, et elle disait : « Marie à Loques, brave et honnête ».
Je me souviens aussi de ce monsieur, Robert Pierrache, un voisin qui habitait avec sa sœur Constance sur la place. Il me disait « bonjour ma petite demoiselle », moi je répondais « bonjour Robert », comme ma tante Anaïse. Il me parlait tout le temps des nuages qu’il appelait par leur nom : Nimbus, Cumulus, Stratus… Il me répétait de bien les regarder pour savoir le temps qu’il allait faire. Il avait toujours une baguette de noisetier pour me montrer les nuages dans le ciel. Les enfants me demandaient : « tu n’as pas peur de lui ? C’est un sorcier ! » J’avais 13 ans quand il est décédé. Aujourd’hui, je me dis que j’aurais dû mieux l’écouter. Il avait toujours quelque chose à m’expliquer. On ne se rend pas compte quand on est jeune que les anciens ont des choses à nous apprendre.

EXTRAIT du texte « Le 6 juin 1944 » par Jeanne Marie R
C’est la guerre, j’ai 7 ans, et ce matin, c’est l’anniversaire de ma mère. Elle a 33 ans. Je suis descendue dans la petite cuisine. Papa et parrain écoutent le poste de la TSF, l’oreille collée contre l’appareil qui grésille. Papa me dit : « C’est le débarquement des Américains en Normandie ! » Depuis quelque temps ils écoutaient le poste pour entendre certains messages que radio Londres diffusait pour la résistance. Une petite musique : « tu-tu-tu-tu » précédait la voix qui disait : « Ici Londres, les Français parlent aux Français ». Papa écoutait le message codé : non ce n’était pas encore celui qui annonce le débarquement. Par qui avait-il ses informations ? Enfin, le 6 juin 1944, papa a entendu le message : « Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone ». Maman est revenue de traire les vaches. Papa s’exclame : « le débarquement est en route ». « Alors, la guerre est finie ? », demandais-je ? « C’est le début de la fin », m’a répondu mon parrain.
Laisser un commentaire